L’essentiel en un coup d’œil :
- Les critères de Goodman, proposés en 1990, ont élargi la compréhension de l’addiction en s’intéressant aux mécanismes communs aux conduites avec ou sans substance, plutôt qu’à la seule nature du produit consommé.
- Le modèle décrit un cycle addictif associant difficulté à résister à l’impulsion, tension psychique croissante, plaisir ou soulagement lors du passage à l’acte, puis perte de contrôle du comportement.
- La formulation originale repose sur quatre critères centraux, complétés par au moins cinq manifestations telles que préoccupation, tentatives d’arrêt infructueuses, tolérance, sevrage, réduction des activités et poursuite malgré les conséquences.
- Les critères de Goodman ne constituent pas un outil diagnostique officiel : le DSM-5-TR et la CIM-11 restent les références pour diagnostiquer les troubles addictifs, en apprécier la sévérité et organiser la prise en charge.
- Leur intérêt clinique est principalement pédagogique : ils aident à repérer une dynamique addictive, notamment dans certaines conduites comportementales encore peu couvertes par les classifications internationales.
Le saviez-vous ?
Pourquoi certains patients continuent-ils à boire malgré une cirrhose ?
Pourquoi d’autres passent-ils des nuits entières à jouer en ligne alors que leur vie familiale ou professionnelle se dégrade ?
Et pourquoi certains comportements deviennent-ils incontrôlables même en l’absence de substance psychoactive ?
Derrière ces exemples se cachent une perte de contrôle, une envie irrépressible, la poursuite du comportement malgré les conséquences négatives.
Derrière ces exemples se cachent différentes addictions.
Derrière ces addictions se cachent des mécanismes communs.
Il n’en fallait pas plus pour que certains spécialistes s’interrogent.
L’addiction est-elle définie par le produit consommé ou par le comportement lui-même ?
En 1990, le psychiatre américain Aviel Goodman a proposé un modèle qui a permis d’élargir la vision de l’addictologie, jusque-là centrée sur la consommation de substances psychoactives.
Pour autant, les critères de Goodman ne sont pas une grille diagnostique officielle comme peuvent l’être le DSM-5-TR et la CIM-11, qui restent les références utilisées pour poser un diagnostic.
Son modèle garde néanmoins une valeur historique et pédagogique pour comprendre les mécanismes addictifs et enrichir le repérage en soins de premier recours.
Dans cet article, nous revenons sur l’origine des critères de Goodman, leur contenu, leur intérêt en médecine générale.
Que sont les critères de Goodman ?
Les critères de Goodman désignent un ensemble de manifestations cliniques servant à définir l’addiction. Contrairement aux classifications centrées sur une substance particulière, ils cherchent à identifier les mécanismes communs à l’ensemble des conduites addictives.
Qui est Aviel Goodman ?
Aviel Goodman est un psychiatre américain spécialisé dans les comportements addictifs. En 1990, il publie un article devenu une référence dans l’histoire de l’addictologie, dans le British Journal of Addiction.
Goodman y proposait une définition plus large de l’addiction, basée sur les mécanismes psychologiques observés chez les patients plutôt que sur la nature du produit ou du comportement concerné.
Mais si son travail a contribué à faire évoluer la réflexion clinique autour des addictions comportementales, ses critères n’ont jamais rejoint le rang des classifications diagnostiques officielles.
Pourquoi les critères de Goodman ont-ils été proposés ?
Jusqu’à la fin des années 80, les classifications psychiatriques s’intéressaient essentiellement aux substances.
Plusieurs cliniciens — dont Goodman — ont alors commencé à observer le patient depuis ses comportements répétitifs et non plus depuis le produit consommé.
Dans l’exemple du jeu pathologique, les patients décrivent une perte de contrôle, des tentatives d’arrêt infructueuses, une poursuite du comportement malgré les dommages et parfois même des manifestations proches du sevrage. Des manifestations similaires à celles rencontrées dans l’addiction aux substances.
Ces observations ont alors soulevé une question importante : une addiction est-elle définie par le produit consommé ou par la manière dont une personne entre en relation avec ce produit ou ce comportement ?
Avec son modèle, centré sur les mécanismes communs à toutes les conduites addictives, Goodman a apporté quelques éléments de réponse qui changeront le regard porté sur les addictions.
Par exemple, pour lui, l’addiction n’est ni une simple impulsion ni une simple compulsion.
Elle est quelque part entre les deux.
Comme l’impulsion, elle recherche le bénéfice immédiat.
Comme la compulsion, elle vise à diminuer une tension interne ou un malaise.
Cette double fonction explique en partie les difficultés qu’éprouvent les patients à arrêter un comportement pourtant reconnu comme nocif.
→ Cette conception a permis d’envisager les addictions comportementales sous un angle nouveau et a contribué à enrichir la compréhension moderne de l’addiction.
Les critères de Goodman sont-ils encore utilisés aujourd’hui ?
Le modèle de Goodman n’est pas un outil diagnostique officiel.
En pratique courante, le diagnostic des troubles addictifs repose principalement sur le DSM-5-TR et sur la CIM-11.
Ces deux classifications proposent des critères standardisés permettant :
- d’établir un diagnostic,
- et d’évaluer la sévérité du trouble.
Les critères de Goodman conservent néanmoins un intérêt important.
Ils permettent de comprendre les mécanismes fondamentaux de l’addiction :
- perte de contrôle ;
- craving ;
- recherche de soulagement ;
- poursuite malgré les conséquences négatives ;
- tolérance ;
- difficultés d’arrêt.
Ils peuvent également être utiles pour analyser certaines conduites comportementales qui ne figurent pas encore dans les classifications actuelles.
À retenir
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Quels sont les critères d’addiction selon Goodman ?
Selon Goodman, l’addiction repose sur plusieurs manifestations cliniques qui traduisent une perte progressive de contrôle du comportement.
Dans sa formulation originale, le modèle associe quatre critères centraux :
- difficultés à résister à une impulsion,
- tension croissante avant l’action,
- plaisir ou soulagement avec l’action,
- perte de contrôle en cours d’action.
Et plusieurs manifestations complémentaires décrites plus loin.
Concrètement, le patient résiste puis finit par céder à la tentation pour calmer la montée de tension, il redescend en se préparant à agir pour calmer l’angoisse, puis une fois lancé, il perd pied.
L’intérêt de cette approche est qu’elle peut s’appliquer aussi bien à une dépendance à l’alcool, aux opioïdes ou au cannabis qu’au jeu pathologique ou à d’autres addictions comportementales.
Les principaux mécanismes décrits par les critères de Goodman
Critères | Explication simplifiée | Exemples en pratique |
Impossibilité de résister à l’impulsion | Besoin difficilement contrôlable, dépassant la volonté | « C’était plus fort que moi, il fallait que je le fasse » |
Tension croissante | Montée d’angoisse, préoccupation mentale avant le passage à l’acte : ennui insupportable, besoin de supprimer une émotion forte | « Je tournais en rond à la maison. Au bout de dix minutes, j’ai craqué ». |
Soulagement immédiat | L’acte apaise, anesthésie, distrait ou procure un plaisir immédiat | « Dès la première gorgée, je me suis sentie mieux » |
Perte de contrôle | Le comportement dure plus longtemps ou devient plus intense que prévu. | « Je voulais juste jouer dix minutes. » « Je m’étais promis de me limiter à cinq verres hier soir. » |
Tentatives d’arrêt infructueuses | Le patient essaie de réduire ou d’arrêter sans succès durable. | « J’ai tenu deux jours » |
Tolérance | L’intensité, la fréquence ou le temps consacré augmentent progressivement. Il faut plus pour obtenir le même effet. | « Au début, je fumais un joint. Aujourd’hui, il m’en faut dix pour me sentir presque aussi bien. » |
Symptômes de sevrage | Irritabilité, agitation ou malaise lors de l’arrêt | « quand je m’arrête, je suis comme un lion en cage. Je pourrais bouffer quelqu’un » |
Poursuite malgré les conséquences | Le comportement continue malgré les conséquences sociales, familiales, professionnelles ou médicales | « Je dors au boulot, mon patron m’a déjà mis à pied, mais je n’arrive pas à lâcher ma mannette » |
La structure originale des critères de Goodman (1990)
Nous l’avons vu, Goodman définit l’addiction comme un comportement procurant du plaisir ou soulageant une souffrance psychique, qui conduit le patient à :
- l’échec répété de contrôler ce comportement ;
- la poursuite malgré les conséquences négatives.
Pour cela, quatre critères principaux doivent être présents :
- Impossibilité de résister à l’impulsion
- Tension croissante avant le passage à l’acte
- Plaisir ou soulagement dans le comportement
- Perte de contrôle une fois le comportement engagé.
À ces quatre critères doivent s’ajouter au moins cinq des manifestations suivantes :
- préoccupation fréquente pour le comportement,
- engagement plus intense ou plus prolongé que prévu,
- efforts répétés pour réduire ou arrêter,
- temps important consacré au comportement,
- réduction des activités sociales ou professionnelles,
- incapacité à remplir certaines obligations,
- poursuite malgré les problèmes générés,
- tolérance,
- agitation ou irritabilité en cas d’arrêt.
Ces manifestations doivent être présentes depuis au moins un mois ou se répéter sur une période prolongée.
Les principaux mécanismes décrits par Goodman
Loin d’être une simple liste de critères, le modèle de Goodman décrit des mécanismes cliniques précis qui permettent notamment de repérer la dynamique addictive, en consultation.
La perte de contrôle du comportement
La perte de contrôle est l’un des éléments centraux de l’addiction.
Le patient souhaite réduire ou interrompre son comportement et malgré une volonté sincère de changer, il échoue encore et encore.
Il consomme plus que prévu et ne sait pas s’arrêter une fois lancé.
En consultation, certaines phrases sont particulièrement évocatrices :
- « Je pensais ne boire qu’un verre. »
- « Je m’étais promis d’arrêter après cette partie. »
La tension psychique avant le passage à l’acte
Avant même de céder à l’impulsion, une tension psychique s’installe et évolue progressivement. Apparaissent alors de l’agitation, une angoisse, un ennui insupportable ou un besoin pressant de passer à l’acte.
Ce phénomène est proche de ce qu’on appelle aujourd’hui « craving ».
C’est-à-dire l’envie intense et difficilement contrôlable de consommer une substance ou de réaliser un comportement. Le craving est l’un des moteurs principaux du maintien de l’addiction.
Le soulagement ou le plaisir pendant le comportement
Le comportement addictif procure généralement un bénéfice immédiat :
- plaisir,
- excitation,
- sentiment de récompense,
- soulagement émotionnel.
Chaque passage à l’acte renforce le circuit de la récompense. Le cerveau apprend progressivement que ce comportement soulage et procure du plaisir. Il aura donc tendance à le reproduire.
La poursuite malgré les conséquences négatives
Un autre critère important est la poursuite du comportement malgré les dommages qu’il entraîne.
C’est d’ailleurs ce qui différencie une addiction d’un simple comportement à risque : savoir ce qu’on risque ne suffit plus à modifier durablement le comportement.
Domaine concerné | Exemples |
Social | Conflits familiaux, isolement, éloignement familial |
Professionnel | Retards, baisse de performances, absentéisme, perte d’emploi |
Psychologique | Anxiété, dépression, culpabilité |
Médical | Troubles du sommeil, complications somatiques, aggravation de maladies chroniques |
La tolérance et l’escalade comportementale
Avec le temps, l’effet obtenu diminue progressivement.
Le patient doit alors augmenter la fréquence, la durée, l’intensité ou les quantités consommées pour obtenir le même effet (augmentation des mises, temps d’écran toujours plus élevé, partenaires sexuels toujours plus nombreux).
Le système de récompense devient peu à peu moins sensible au stimulus habituel, le consommateur cherche alors plus, toujours plus. Phénomène de neuroadaptation que l’on connait mieux sous le nom d’escalade.
Les symptômes de sevrage psychologique
Qu’il concerne un produit ou un comportement, le sevrage se manifeste par des symptômes physiques mais aussi psychologiques.
Principaux symptômes psychologiques :
- irritabilité
- agitation
- anxiété
- frustration
- sensation de vide
- difficultés de concentration.
Le cycle addictif selon Goodman Le modèle de Goodman peut finalement être résumé sous la forme d’un cycle — vicieux : Impulsion ou envie → Montée de la tension psychique → Passage à l’acte → Plaisir ou soulagement → Renforcement du comportement → Nouvelle impulsion. Ce cycle montre pourquoi l’addiction a tendance à s’autoentretenir. |
Critères de Goodman et DSM-5 : quelles différences ?
Les critères de Goodman et le DSM-5 ont un objectif commun : mieux comprendre les conduites addictives. Mais ils ont des rôles différents.
Là où le modèle de Goodman décrit les mécanismes communs impliqués dans l’addiction, le DSM-5-TR sert à diagnostiquer selon des critères standardisés.
Cette distinction est essentielle pour éviter une confusion fréquente : si les critères de Goodman ont largement influencé la vision moderne sur les addictions, ils n’ont pas de valeur officielle pour poser un diagnostic.
La logique des critères de Goodman
L’originalité de Goodman est d’avoir déplacé le regard du clinicien.
Avant lui, l’attention portait essentiellement sur le produit consommé.
Avec lui, il s’est aussi porté sur les mécanismes communs à toutes les addictions, qu’elles soient ou non liées à une substance.
Aujourd’hui encore, de nombreuses conduites problématiques sont analysées à travers cette grille de lecture : achats compulsifs, comportements sexuels compulsifs, usage problématique des réseaux sociaux ou encore addiction au travail.
Alors si le modèle de Goodman n’a pas vocation à établir un diagnostic, il permet de mieux comprendre le fonctionnement de l’addiction.
Bon à savoir :
Goodman insistait sur un point essentiel : ce n’est ni la nature du comportement, ni sa fréquence, ni même son acceptabilité sociale qui définissent une addiction. Ce qui importe est la relation que la personne entretient avec ce comportement et ses conséquences sur sa vie quotidienne. |
Comment le DSM-5 définit les troubles addictifs aujourd’hui
Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (DSM-5-TR) est l’une des principales références internationales en psychiatrie. Et en pratique clinique.
Il évoque essentiellement les troubles liés à l’usage de substances qui reposent sur 11 critères diagnostiques.
On y retrouve notamment :
- la perte de contrôle de la consommation
- le craving
- le temps important consacré à la substance
- l’échec des tentatives d’arrêt
- les conséquences sociales ou professionnelles
- la tolérance
- le syndrome de sevrage.
Ces caractéristiques doivent être observées durant douze mois.
La sévérité du trouble est ensuite évaluée selon le nombre de critères présents :
- légère : 2 à 3 critères,
- modérée : 4 à 5 critères,
- sévère : 6 critères ou plus.
Les addictions comportementales y sont encore peu abordées.
Le DSM-5-TR reconnaît officiellement le trouble du jeu d’argent (Gambling Disorder).
La CIM-11 — L’autre référence : La CIM-11 de l’Organisation mondiale de la santé est allée plus loin que le DSM-5-TR en intégrant le trouble du jeu vidéo (Gaming Disorder). |
Pourquoi Goodman reste encore cité en addictologie
Si les classifications contemporaines ont remplacé les critères de Goodman comme outil diagnostique, son modèle continue d’être largement cité dans la littérature scientifique et dans l’enseignement de l’addictologie.
Au-delà de sa contribution à la compréhension de l’addiction, il permet de comprendre les mécanismes des addictions comportementales peu ou pas couvertes dans les référentiels officiels. Il garde donc tout son intérêt pédagogique.
Pour le médecin généraliste, c’est donc un outil de réflexion clinique complémentaire aux classifications officielles.
Goodman et DSM-5
Point de comparaison | Critères de Goodman | DSM-5-TR / CIM-11 |
Statut | Modèle conceptuel | Référentiels diagnostiques officiels |
Objectif principal | Comprendre le processus addictif | Diagnostiquer et classer les troubles |
Approche | Mécanismes communs à toutes les addictions | Critères standardisés par trouble |
Addictions comportementales | Au cœur du modèle dès l’origine | Reconnaissance progressive selon les données scientifiques |
Utilisation clinique | Réflexion et compréhension des mécanismes | Diagnostic, codage, prise en charge |
Autrement dit, Goodman aide à comprendre l’addiction. Le DSM-5-TR et la CIM-11 permettent de la diagnostiquer dans un cadre standardisé.
Les deux approches répondent simplement à des objectifs différents.
Ce qu’il faut retenir des critères de Goodman
Les critères de Goodman occupent une place particulière dans l’histoire de l’addictologie.
L’idée centrale de Goodman est simple : ce n’est pas une substance qui fait l’addiction. C’est le rapport que le consommateur entretient avec elle.
Qu’il s’agisse d’alcool, de tabac, de jeux d’argent ou d’un autre comportement répétitif, on retrouve des caractéristiques similaires chez certains patients.
Son modèle a participé à l’émergence du concept moderne d’addiction comportementale et continue d’éclairer la compréhension clinique de nombreuses situations rencontrées en pratique.
Pour autant, les critères de Goodman ne font pas partie des références diagnostiques officielles.
Leur intérêt est surtout pédagogique : ils peuvent aider le clinicien à repérer précocement une dynamique addictive.
En médecine générale, l’apport de Goodman a permis de regarder l’addiction comme un processus complexe, associant facteurs biologiques, psychologiques et sociaux, bien avant l’apparition des complications les plus visibles.
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Sources :
onelinelibrary.wiley.com — Addiction : définitions et implications (A. Goodman).
ipubli.inserm.fr — Notion d’addiction : critères de l’addiction, modèle de Goodman.
bdoc.ofdt.fr — L’article d’Aviel Goodman : 10 ans après.
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