L’essentiel en un coup d’œil :
L’obésité est une maladie chronique : la prise en charge vise d’abord la santé et la fonction (mobilité, sommeil, comorbidités), pas une perte de poids rapide ou un IMC cible.
Structurer dès la première consultation : reformuler un objectif santé concret, identifier un frein majeur et lancer 2 actions maximum, avec un rendez-vous de suivi programmé.
La complexité guide l’intensité : comorbidités, souffrance psychique, TCA, précarité ou retentissement fonctionnel justifient une prise en charge renforcée, indépendamment de l’IMC.
Objectifs réalistes et progressifs : perte modérée (5–10 % en 6 mois) ou stabilisation, toujours reliée à un bénéfice clinique mesurable.
Suivi structuré sur 3–6 mois : critères clairs pour poursuivre, intensifier ou orienter (diététique, APA, spécialiste, CSO), avec un plan anti‑rechute anticipé.
Le saviez-vous ?
L’obésité de l’adulte est une maladie chronique aux causes multiples, dont les conséquences pèsent plus lourd qu’un simple chiffre sur une balance : elle affecte le retentissement fonctionnel, métabolique, psychologique et social.
Elle touche aussi bien l’adulte que l’enfant ou l’adolescent.
La prise en charge de l’obésité en médecine générale s’inscrit rarement dans une logique de perte de poids rapide, mais dans un accompagnement au long cours, parfois complexe, parfois semé de rechutes.
Aborder l’obésité n’est pas toujours évident, le défi est moins de savoir quoi conseiller que de savoir par où commencer, comment prioriser, et comment structurer un suivi qui résiste au temps, sans stigmatiser ni décourager.
Co-construire un projet de soins centré sur les besoins, attentes, contexte de vie du patient et coordonner le parcours de soins reste déterminant.
Cet article s’adresse au médecin généraliste ayant déjà confirmé le diagnostic d’obésité chez l’adulte. Il ne reprend pas les critères diagnostiques ni le bilan initial, développés dans l’article pilier consacré au diagnostic de l’obésité en médecine générale.
Il propose une méthode cabinet pragmatique, déployée sur 3 à 6 mois, centrée sur des objectifs santé et de fonction, une priorisation réaliste, un suivi longitudinal structuré et des critères explicites d’intensification et d’orientation.
Des outils pratiques, directement réutilisables en consultation, sont proposés tout au long de l’article.
Consultation 1 après diagnostic : cadrer, prioriser, lancer 2 actions
Mini-checklist « à la sortie de consultation » :
À l’issue de la consultation initiale, le MG doit :
- Reformuler le motif en objectif santé concret : apnée du sommeil, essoufflement, douleurs articulaires, perturbation du sommeil, glycémie instable, tension élevée, mobilité réduite.
- Repérer 1 frein majeur : douleur, sommeil, stress, précarité, TCA.
- Choisir 2 actions maximum : nutrition + mouvement, ou nutrition + sommeil.
- Fixer un RDV de réévaluation : date + critères observés (poids, périmètre abdominal, fonction).
2 phrases prêtes à dire (anti-culpabilité)
- « On vise la santé et la fonction, pas un poids idéal. »
- « On avance par étapes : une rechute est possible, dans ce cas, on prévoit un plan de reprise. »
- « On veut que vous dormiez mieux ou que vous montiez les escaliers sans essoufflement. »
Ces phrases posent un cadre non stigmatisant et facilitent l’adhésion.
Template dossier (copiable en 5 lignes)
- Objectif santé : … (exemple : marcher 10 minutes sans douleur)
- Frein principal : … (exemple : stress + grignotage le soir)
- Plan (Action 1 / Action 2) : … (exemple : action 1 : supprimer 1 boisson sucrée par jour ; action 2 : marcher 10 minutes après le repas du soir)
- Ressource activée (si besoin) : … (exemple : APA, diététique..)
- Prochain RDV + critère d’escalade : … (exemple : RDV le … ; critères d’escalade : pas d’adhésion au plan de soins).
Décider vite : « complexité » = intensité (même si IMC modéré)
Après le diagnostic, l’intensité de la prise en charge dépend moins de l’IMC isolé que de la complexité globale.
Les 7 facteurs de complexité (version MG)
Pour rester aligné sur les recommandations de l’HAS, le MG doit évaluer les 7 facteurs de complexité suivants :
- Les comorbidités difficiles à équilibrer (HTA, diabète).
- Le retentissement fonctionnel (douleurs aux genoux, périmètre de marche restreint, essoufflement à la montée d’escaliers, absentéisme au travail).
- La souffrance psychique (anxiété, dépression).
- Les troubles du comportement alimentaire (hyperphagie, compulsions, restriction).
- La trajectoire pondérale défavorable (yo-yo, prise de poids rapide, plateau).
- Les médicaments ou facteurs favorisants évidents (corticoïdes, antipsychotiques, antidiabétiques, antiépileptiques…).
- Le contexte de vie contraint (précarité, horaires décalés, isolement).
Arbre réflexe « si / alors »
- Si ≥ 2 facteurs de complexité → intensité niveau 2 (ne pas rester isolé).
- Si comorbidité non contrôlée → prioriser + suivi renforcé.
- Si douleur ou handicap → objectifs fonctionnels + APA/kiné.
- Si suspicion de SAOS → filière sommeil.
- Si TCA / souffrance psy → sécuriser l’alliance + relais.
- Si précarité / problèmes d’horaires → objectifs réalistes + ressources locales (CCAS, associations).
Tableau 1 — Intensité et « qui activer »
Situation | Intensité | Qui activer ? |
Obésité simple, retentissement limité | Niveau 1 (MG) | MG + suivi programmé (plan 3 à 6 mois, objectifs santé, 1-2 actions, éducation thérapeutique personnalisée si disponible) |
Retentissement fonctionnel et/ou comorbidités | Niveau 1 renforcé | Diététique et/ou APA (et/ou kiné si douleurs) + MG + avis spécialisé si comorbidité instable |
Complexité (psy, TCA, précarité, échecs répétés) | Niveau 2 | Spécialiste (endocrinologie, nutrition) ou réseau + avis psy/psychologue si besoin + diététique Coordination MG RCP si indication spécialisée |
Obésité sévère ou très complexe, candidat à la chirurgie | Niveau 3 | Filière spécialisée / CSO (prise en charge coordonnée avec les différents intervenants, parcours structuré, RCP si chirurgie envisagée + MG pour suivi au long terme (à vie) |
Encadré décisionnel
Exemple clinique : Votre patient a un IMC à 32, souffre d’hyperphagie et est au chômage. Que proposez-vous ?
Malgré un IMC inférieur à 35, la présence de plusieurs facteurs de complexité (trouble du comportement alimentaire + contexte socio-économique) justifie une intensification de la prise en soins = niveau 2 .
Proposition de prise en charge de niveau 2, indépendamment du seuil d’IMC :
- coordination du parcours par le médecin traitant,
- avis spécialisé (nutrition ou endocrinologie),
- accompagnement diététique structuré,
- prescription d’activité physique adaptée (dispositifs d’APA financés),
- autres ressources si nécessaire (assistante sociale, CCAS, programmes régionaux d’ETP, maisons sport-santé).
→ Message clé : la complexité clinique et sociale guide l’intensité de la prise en charge, pas l’IMC isolé.
Objectifs thérapeutiques : santé et fonction d’abord, poids ensuite
Repères chiffrés (modulables)
En règle générale, il faut viser une perte pondérale modérée (par exemple : 5 à 10 % du poids initial sur 6 mois ou 1 à 2 kg/mois) ou une stabilisation selon le contexte (fragilité, TCA, précarité, iatrogénie).
Il faut toujours relier l’objectif de poids au bénéfice clinique attendu : baisse de la tension artérielle ou de la glycémie, amélioration du sommeil, des douleurs, de la mobilité et de qualité de vie.
« Métaboliquement stable » ≠ « tout va bien » (cas concret)
Exemple : Un patient avec un IMC à 32, une glycémie et une tension normales, mais avec des douleurs de genou.
→ Objectif prioritaire : marche de 10 minutes chaque jour sans douleur pour commencer. On ne vise pas un objectif de perte de poids de 20 kg.
Point clé « maladie chronique » : rechute ≠ d’échec (plan de reprise)
Exemple de phrases à utiliser :
« La rechute est attendue. Ce n’est pas un échec. On prévoit ensemble un plan de reprise, sans culpabiliser. »
Exemple de plan de reprise :
Si reprise > 2 kg en période de stress → relancer la marche 30 minutes par jour (ou 10 min × 3) + arrêt des boissons sucrées pendant 2 semaines + plan anti-rechute.
Plan MG sur 6 mois : calendrier et critères décisionnels (« ça marche, j’intensifie, j’oriente »)
Tableau 2 — Calendrier sur 6 mois prêt à copier
Quand ? | But du point | A faire (1 à 2 actions max) | Signal d’intensification |
S 0 (consultation initiale) | Cadrer et lancer | Objectifs santé (pas de poids idéal) + choisir 2 actions prioritaires + programmer le RDV de suivi | ≥ 2 facteurs de complexité (comorbidités non contrôlées, retentissement majeur, TCA, problème psy, précarité, iatrogénie..) |
S 4 | Lever les obstacles | Identifier ce qui bloque + ajuster 1 levier (nutrition, activité, sommeil, stress) | Adhésion faible ou abandon → simplifier encore + revoir les objectifs + rapprocher le suivi |
S 8 à 12 | Intensifier si besoin | Activer le suivi diététique, l’APA, le soutien psy selon le frein principal : re-prioriser | Stagnation du poids associée à un risque ou un retentissement (comorbidités qui s’aggravent, suspicion de SAOS, douleurs invalidantes, qualité de vie altérée) |
M 4 à 6 | Consolider et maintenir | Plan de maintien + « plan anti-rechute » (solutions de secours) + prochain jalon | Échec malgré une prise en charge bien conduite (≥ 3 points de suivi + actions testées) → avis spécialisé / CSO selon complexité Suivi au long cours |
Définir une « prise en charge bien conduite en 3 critères max »
- ≥ 3 rendez-vous de suivi planifiés (S0, S4, S12).
- Objectifs écrits + 2 actions testées et ajustées.
- Priorités médicales et fonctionnelles réévaluées (au minimum : fonction + sommeil/SAOS si suspecté + cardiométabolique selon profil).
Sans ces critères, la situation reste floue.
3 questions de suivi (gain de temps)
« Qu’est-ce qui a été facile ? Qu’est-ce qui a bloqué ? »
« Sur une échelle de 0 à 10, vous sentez-vous capable de… »
« Quel micro-changement réaliste d’ici le prochain RDV ? »
Interventions 80/20 : faire simple et tenable selon le contexte
La méthode 80/20, c’est 80 % de résultats et 20 % d’efforts.
Nutrition : 3 leviers à haut rendement (sans régime strict)
Les 3 principaux leviers nutrition sont de :
- Réduire les boissons sucrées et l’alcool (bénéfices max).
- Diminuer les portions : changer la taille du contenant par exemple.
- Réduire le rythme des repas : 3 par jour max, sans grignotage.
→ Un seul changement prioritaire à la fois : on évite de tout changer en même temps.
Activité : objectif fonctionnel avant sport
- Réduire la sédentarité : marche progressive, renforcement doux.
- En cas de douleur : APA ou kiné (objectif : bouger sans aggraver).
Contexte social : à relier au plan de soins (sinon échec annoncé)
- Prescrire des aliments coûteux si le patient a peu de ressources ou n’a pas frigo conduit à l’échec.
- Adapter : surgelés, conserves, repas simples, stratégies « horaires décalés ».
- Réflexe utile : identifier une ressource locale (APA, ateliers collectifs, accompagnement social).
→ La règle : s’adapter ou échouer.
Intensifier et orienter : options de 2e ligne et recours
Priorités médicales : socle simple + les « reste » si signaux (antipanique)
Priorité au socle : cardiométabolique selon profil, SAOS (si ronflements, somnolence diurne, fatigue inexpliquée), fonction et douleur.
Le reste est ciblé selon les signaux : NAFLD (enzymes ↑), SOPK (cycles irréguliers), reflux/infertilité/cancers (symptômes et antécédents).
→ La phrase clé : « On commence par l’essentiel ; le reste est ciblé. »
Options de 2e ligne (médicaments)
Cadre en vigueur :
- La prescription et la délivrance des médicaments (exemple : agonistes GLP-1) dépendent des conditions en vigueur, qui sont évolutives ; il faut donc se référer aux règles de la HAS/ANSM/assurance maladie actuelles.
- Ne pas promettre le remboursement ou la facilité d’accès aux traitements : ils sont aussi évolutifs, certains peuvent nécessiter une prise en charge spécialisée ou l’intervention d’une filière.
- Rappeler que les médicaments sont prescrits en deuxième ou troisième intention, après échec d’une prise en charge nutritionnelle bien conduite et sont toujours complémentaires d’un mode de vie et d’un suivi structurés.
Quand orienter (résumé) : voir article pilier pour les détails
Orienter si :
- comorbidités sévères ou non contrôlées,
- retentissement majeur,
- complexité (psy, TCA, précarité),
- échec malgré une prise en charge bien conduite.
L’orientation se fait vers les filières : avis spécialisés, réseaux, CSO, chirurgie (selon le niveau).
Pour les critères diagnostiques, le bilan détaillé et la traçabilité, se référer à l’article pilier.
Erreurs fréquentes, quick wins
Erreurs fréquentes :
- Pas de RDV programmé.
- Trop d’actions simultanées.
- Objectifs irréalistes.
- Contexte ignoré.
- TCA, troubles psy, fonctionnels ou SAOS sous-estimés.
Quick wins :
- 2 actions maximum.
- Objectif santé/fonction écrit.
- Plan anti-rechute.
- Ressource locale activée.
- Définition claire d’une PEC « bien conduite ».
Face à la complexité de la prise en charge de l’obésité, la formation continue permet d’actualiser ses pratiques, d’acquérir des outils concrets et de structurer un suivi tenable dans le temps. Le DPC s’inscrit dans cette démarche.
Au-delà des outils, c’est la cohérence de la démarche dans le temps qui fait la différence.
Pour conclure...
En médecine générale, la prise en charge de l’obésité adulte ne repose pas sur une accumulation de conseils, mais sur une stratégie progressive, structurée et adaptée au contexte de vie du patient.
En définissant des objectifs de santé et de fonction, en anticipant les rechutes et en s’appuyant sur des critères clairs d’intensification, le médecin généraliste donne un cadre lisible au suivi et sécurise ses décisions dans le temps.
Cette approche permet d’éviter l’errance, de mieux hiérarchiser les priorités et de rendre l’accompagnement plus cohérent.
Pour en savoir plus, n’hésitez pas à consulter notre catalogue de formations DPC.
Sources :
HAS : Guide du parcours de soins : surpoids et obésité de l’adulte
Ameli : Surpoids et obésité de l’adulte : suivi, médicaments et chirurgie
Société Française d’Endocrinologie : Obésité de l’adulte
Société Française d’Endocrinologie : Essentiel 2024 : la maladie obésité et ses traitements, vers de nouvelles approches
IHU Ican : Prise en charge de l’obésité : quelles sont recommandations actuelles ?