L’essentiel en un coup d’œil :
La stigmatisation du poids est un enjeu clinique majeur : elle entraîne retards de soins, rupture de suivi, biais diagnostiques et perte de chance, bien au-delà d’un simple problème de vocabulaire.
Le piège principal est de “tout ramener au poids” : traiter d’abord le motif de consultation, puis aborder le poids uniquement si l’utilité médicale est claire.
Un script court améliore l’alliance thérapeutique : demander l’accord, explorer le retentissement (souffle, douleurs, fatigue), proposer une action minimale et un recontact.
Pesée et dossier doivent rester factuels et consentis : expliquer la nécessité médicale, proposer des options, éviter tout commentaire sur la valeur.
Un cabinet inclusif réduit la stigmatisation : matériel adapté, confidentialité, langage neutre en équipe, indicateurs de progrès hors balance (mobilité, sommeil, qualité de vie).
Le saviez-vous ?
Dans le parcours du surpoids et de l’obésité, poser le diagnostic n’est pas la partie la plus difficile de la prise en charge en cabinet. La difficulté commence souvent après : comment mettre ses préjugés de côté, et aborder la question du poids sans blesser ni fragiliser l’alliance thérapeutique.
La stigmatisation de l’obésité, ce n’est pas seulement un problème de vocabulaire ou de maladresse relationnelle : c’est un enjeu clinique à part entière, avec des effets mesurables sur l’accès aux soins, la qualité de l’examen clinique, l’adhésion et la continuité du suivi.
Des mots mal choisis, une pesée mal cadrée ou une organisation inadaptée peuvent compromettre la prise en charge.
L’objectif n’est pas de « contrôler le langage » des médecins, mais d’améliorer la qualité des soins avec quelques ajustements pragmatiques.
Ce guide est conçu pour le temps réel du cabinet. Il propose des outils intégrables à la pratique : scripts courts, tableaux, et consignes simples pour les situations fréquentes (refus de pesée, défiance, demandes de traitements, auto-stigmatisation).
Pourquoi c’est un sujet clinique (pas moral) : perte de chance, biais, rupture de suivi
La stigmatisation liée au poids n’est pas qu’une question de relationnel. C’est surtout un facteur de perte de chance.
Ce que la stigmatisation change en vrai (5 impacts)
Concrètement, elle se traduit par cinq conséquences récurrentes en consultation :
- Évitement, retard de soins : rendez-vous repoussés, suivis interrompus.
- Informations moins fiables : silence sur certains comportements, minimisation des symptômes.
- Alliance fragilisée → moins d’adhésion aux propositions de soins.
- Risque de « raccourci diagnostique » : symptômes trop vite reliés au poids.
- Ruptures de suivi plus fréquentes : patients perdus de vue, souvent perçus à tort comme non motivés.
Le piège n° 1 : « tout ramener au poids »
Mécanisme fréquent | Réflexe correcteur simple |
Symptôme → attribution rapide au poids → examen incomplet | Traiter d’abord le motif principal Aborder le poids ensuite si utilité clinique claire. |
Le script « 2 minutes » : ouvrir, cadrer, coconstruire sans débat
Étape 1 : demander l’accord et cadrer (10 secondes)
La manière d’introduire la question du poids conditionne la suite de l’échange :
- « Est-ce que ça vous va si on parle du poids et de la santé associée ? »
- « Mon objectif est de vous aider, pas de vous juger. »
Étape 2 : 2 questions qui ouvrent le plan (30 secondes)
Deux questions simples suffisent pour éviter le biais du « tout-poids » :
- « Qu’est-ce qui vous gêne le plus aujourd’hui ? » (souffle, douleurs, sommeil, fatigue, moral).
- « Qu’est-ce qui rend ça difficile en ce moment ? » (horaires, budget, stress, douleurs, traitements).
Étape 3 : 1 action minimale + recontact (30 secondes)
L’objectif de cette étape est la continuité des soins :
- « On choisit 1 action faisable sur 2 à 4 semaines. »
- « On ajuste au prochain rendez-vous, même si la balance bouge peu. »
Tableau 1 : script complet + branche « patient fermé » (copiable)
Moment | Phrase prête à dire | Version ultra courte | Si patient fermé |
Ouvrir | « Ok pour en parler ? Je ne juge pas. » | « On en parle ? » | « On peut en reparler plus tard. » |
Cadrer | « On parle santé et retentissement. » | « Santé d’abord. » | « On se concentre sur votre motif de consultation. » |
Explorer | « Qu’est-ce qui gêne ? Qu’est-ce complique ? » | « Gêne ? Obstacle ? » | « Une question : qu’est-ce qui vous gêne le plus ? » |
Proposer | « Un changement réaliste sur 2 à 4 semaines. » | « Une action. » | « On note un objectif pour plus tard. » |
Conclure | « On ajuste au prochain rendez-vous. » | « On ajuste. » | « On garde la porte ouverte. » |
Repérer la stigmatisation : signaux patient + signaux soignant (biais implicite vs explicite)
Signaux côté patient (à ne pas confondre avec « mauvaise volonté »)
Certains comportements ou formulations doivent alerter le médecin généraliste :
- Le refus de la pesée ou l’évitement du sujet
- Les blagues autodépréciatives, la honte visible
- L’anticipation du jugement : « On va encore me parler de ça… »
- Le découragement : « Ça ne sert à rien »
- Le silence, les réponses courtes, le regard fuyant.
→ Ils ne doivent pas être confondus avec un manque de volonté.
Biais explicite vs biais implicite (mini-clarif pédagogique)
Biais implicite | Biais explicite |
Remarques directes Étiquettes Moralisation | Présumer de la non-adhésion Raccourci diagnostique tout-poids Moins d’écoute, moins de temps Non-verbal (soupir, retrait, ton) |
→ Idée clé : on peut ne rien dire de blessant et quand même transmettre du jugement.
Micro auto-check 20 secondes (avant de conclure) :
En fin de consultation, un temps de vérification, même bref, permet de limiter les biais :
- Ai-je répondu au motif principal ?
- Ai-je demandé l’accord avant d’ouvrir le sujet ?
- Ai-je parlé santé et retentissement plutôt que volonté ?
- Ai-je proposé une action réaliste et un recontact ?
Les mots, la pesée, le dossier : clinique, neutre, compatible codage (sans « police des mots »)
Règle simple de langage neutre (pragmatique)
L’objectif est de décrire des faits cliniques, pas de qualifier la personne.
À privilégier | À éviter |
IMC … Tour de taille (TT) … Trajectoire … Retentissement … | Mauvaise hygiène de vie Manque de motivation |
Quand la mesure est médicalement nécessaire (3 phrases + 1 phrase dossier)
- Phrase 1 : « J’ai besoin de cette mesure pour une raison médicale précise (ex : dosage d’un médicament, risque, anesthésie, suivi). »
- Phrase 2 : « Je vous explique pourquoi, et vous me dites ce qui est OK pour vous. »
- Phrase 3 : « On le fait de la façon la plus confortable possible (intimité, sans commentaire). »
→ Phrase dossier :
« Mesure nécessaire pour décision clinique ; accord demandé ; mesure réalisée ou planifiée. »
Proposer la pesée sans braquer (consentement + options)
La pesée devient intrusive lorsqu’elle est commentée ou imposée :
- Consentement explicite : « Est-ce OK pour vous aujourd’hui ? »
- Explication du motif
- Exposer différentes options : pesée aujourd’hui, report, poids auto-déclaré temporaire
- Ne jamais commenter la valeur et rester factuel.
2 exemples de notes dossier (courte vs détaillée, codage-friendly)
Note courte | Note détaillée |
IMC … TT … Motif principal traité … Objectif santé prioritaire …. Action 1 …. Recontact le … | Mesures … Retentissement … Obstacles : Δ douleurs Δ horaires Δ budget Δ sommeil Δ traitements Objectif partagé … Plan … Indicateurs hors balance … Suivi … |
Quand ça coince : 7 situations fréquentes + réponses
Refus de pesée : micro-protocole A/B/C (standardisable)
Le refus de la pesée ne doit ni bloquer la consultation ni être interprété comme un refus de soin. Il existe des options pour débloquer la suite sans rompre l’alliance thérapeutique :
- Option A (idéal) : pesée consentie + explication clinique + confidentialité.
- Option B (transitoire) : poids auto-déclaré (si acceptable) + planification de la pesée si OK.
- Option C (report) : pas de pesée aujourd’hui + suivi retentissement + re-aborder plus tard.
Lorsque la décision médicale dépend de la mesure du poids, il est nécessaire de l’expliquer clairement au patient, sans insistance ni jugement.
Phrase possible en consultation :
→ « Pour cette décision précise, j’ai besoin de cette mesure. Je vous explique pourquoi, et on voit ensemble comment la faire de la façon la plus respectueuse possible. »
Traçabilité dans le dossier :
→ « Refus de pesée aujourd’hui ; nécessité médicale expliquée ; options discutées ; décision reportée ou planifiée. »
« Je viens pour autre chose, on va encore me parler du poids »
Cette remarque traduit le plus souvent une expérience antérieure de consultation vécue comme intrusive ou réductrice, dans laquelle le poids a pris une place disproportionnée au regard du motif initial.
Revenir au motif principal permet de restaurer la confiance et de sécuriser l’alliance thérapeutique.
Le bon réflexe :
- D’abord : « On traite votre motif principal. »
- Puis : « Si vous êtes d’accord, on pourra y revenir à un autre moment. »
- Proposer un RDV dédié, même court (10 minutes), en cas de refus.
- Éviter le « au passage », souvent vécu comme intrusif et non constructif.
Cette organisation clarifie le cadre de la discussion, laisse au patient un espace de choix et contribue à préserver une relation de soins.
« Je veux Wegovy/GLP-1 : vous devez me le prescrire » (ou l’inverse : « pas de médicaments »)
Parfois, le patient réclame un traitement, ou au contraire, le rejette. S’appuyer sur le cadre réglementaire suffit généralement à cadrer la prise en charge :
- Accueillir la demande : « Je comprends votre attente. »
- Cadrer de façon neutre : « On regarde ensemble si c’est indiqué dans votre situation. »
- Revenir au plan : « Quelle que soit l’option, on sécurise les objectifs santé et le suivi. »
- Éviter les promesses et renvoyer aux critères et règles officielles en vigueur.
« Donnez-moi un régime strict »
- Reformuler : « Vous voulez du concret. »
- Proposer 2 voies : « plan minimal viable » vs « plan intensif avec relais »
- Fixer un indicateur santé (pas seulement les kg)
« J’ai repris, je suis nul(le) » (auto-stigmatisation typique)
L’auto-stigmatisation est fréquente et peut freiner le suivi si elle n’est pas repérée et désamorcée :
- Normaliser : « Les rechutes arrivent, ce n’est pas un échec moral. »
- Identifier le déclencheur : stress/sommeil/douleurs/traitements
- Proposer un plan de reprise avec 1 action « redémarrage » + recontact
« Vous ramenez tout à mon poids » (colère/défiance)
- Valider : « Je comprends. »
- Revenir au motif : « On se concentre d’abord sur… »
- Redonner le choix : « On en parlera si vous le souhaitez. »
Cabinet « inclusif » : réduire la stigmatisation par l’organisation (sans ajouter du temps)
Si les mots du médecin rassurent, l’environnement matériel et collectif pèse lui aussi sur la qualité du suivi.
Matériel et environnement (dignité + fiabilité clinique)
- Brassards adaptés, balance fiable, mobilier stable
- Intimité pour la pesée (si possible)
- Table d’examen accessible
Règles d’équipe (accueil + transmissions)
- Pas de commentaires sur le poids à l’accueil
- Pesée proposée, expliquée, consentie
- Vocabulaire clinique dans le dossier et les transmissions
Tableau 2 : checklist cabinet
Zone | À faire | Détail concret |
Accueil | Langage neutre | « On va prendre vos constantes » |
Pesée | Consentement | Expliquer le motif de la pesée |
Pesée | Confidentialité | Éviter la salle d’attente ou un lieu de passage |
Matériel | Brassards adaptés | TA fiable |
Salle d’examen et mobilier | Sièges stables, table accessible | Confort et dignité |
Dossier | Formulations factuelles | IMC, tour de taille, retentissement, plan |
Équipe | Script commun | Cohérence et confiance |
RDV | RDV planifié | Même si le poids stagne |
Relais | Ressources connues et disponibles | Diététicienne, APA, psychologue, assistante sociale |
Traçabilité, auto-stigmatisation, indicateurs hors balance… et passer au DPC
Reconnaître l’auto-stigmatisation (signaux + antidotes en 3 phrases)
- Signaux : « C’est ma faute », « Je ne mérite pas », honte non verbale, silence
- Antidote 1 : « Vous méritez des soins, point. »
- Antidote 2 : « On vise du tenable ; une rechute se rattrape. »
- Antidote 3 : « On mesure aussi le souffle, la douleur, le sommeil. »
Indicateurs de progrès (utile même sans perte de poids)
- Souffle (dyspnée d’effort), douleurs, mobilité
- Sommeil, fatigue, qualité de vie
- Paramètres métaboliques si indiqué
- Continuité des soins : RDV tenus, actions testées
Erreurs fréquentes (format « à éviter »)
- Moraliser au lieu de coconstruire
- Oublier le motif principal
- Tout expliquer par le poids sans penser à l’examen complet
- Promettre des objectifs irréalistes
- Ne pas planifier le suivi
Pour conclure...
En médecine générale, parler du poids sans braquer est une compétence clinique à part entière, qui conditionne la qualité de l’examen, la fiabilité des informations recueillies et la continuité du suivi.
La stigmatisation, même involontaire, fait perdre du temps et des patients. À l’inverse, un cadre clair permet de maintenir le patient dans le soin, sans renoncer à l’exigence médicale.
En pratique, il ne s’agit pas de dire les choses autrement, mais de mieux raisonner, mieux organiser et mieux suivre. Ce sont souvent des ajustements simples, mais décisifs.
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